Collections gnostiques


La découverte de Nag Hammadi

Intérieur de reliure Codex VIIEn décembre 1945, près de la ville de Nag Hammadi, des paysans égyptiens déterraient fortuitement une jarre contenant treize codices de papyrus, des volumes reliés à plat comme nos livres et recouverts de cuir. Ils venaient de faire l’une des plus formidables découvertes de manuscrits anciens du XXe siècle.

Dans un état de conservation variable, les 1156 pages inscrites renferment 54 oeuvres différentes, la plupart inconnues par ailleurs, dont le fameux Évangile selon Thomas, un recueil de paroles attribuées à Jésus. Il s’agit de textes religieux, généralement décrits comme gnostiques. D’abord rédigés en grec, vraisemblablement au cours des IIe et IIIe siècles, ces textes ont ensuite été traduits en copte, la langue de l’Égypte de cette époque, puis copiés vers le milieu du IVe siècle dans des codices qui ont par la suite été enfouis dans une jarre, probablement au début du Ve siècle.

Cette découverte est d’un intérêt inestimable, que ce soit pour l’histoire du livre, dont les codices de Nag Hammadi constituent les plus anciens spécimens, pour l’histoire de la langue et de la paléographie coptes, ou pour celle de la philosophie et du christianisme naissant.

Ces textes ressuscitent en effet pour nous des formes du christianisme primitif que la tradition postérieure a combattues et s’est efforcée de faire disparaître, mais qui jouèrent néanmoins un rôle essentiel dans sa formation. Leur édition, leur traduction dans des langues modernes et leur étude, qui en est encore à ses débuts, ouvrent donc une fenêtre nouvelle sur la période du IIe siècle, si importante dans la formation du christianisme. Toutefois, l’interprétation de ces textes nouveaux est particulièrement difficile. On ignore en effet l’identité de leurs auteurs, les lieux, dates et circonstances de leur rédaction en grec, de leur transmission, de leur traduction en copte, de leur copie dans les codices mis au jour en 1945. De laborieuses recherches permettent néanmoins de les situer dans leur contexte et d’en tirer de nombreux renseignements qui éclairent l’histoire des premiers siècles chrétiens sous un jour nouveau. Ainsi, pour ne donner qu’un seul exemple, l’Évangile selon Thomas est devenu une pièce maîtresse de la recherche sur le personnage historique de Jésus de Nazareth et sur les origines du christianisme.

Les autres collections d’écrits gnostiques

Outre les codices de Nag Hammadi, d’autres codices coptes renferment des écrits dits « gnostiques ». Ce sont les codex Askew et Bruce, le Berolinensis Gnosticus et le codex Tchacos. L’édition, la traduction et l’étude des textes contenus dans le codex Tchacos en sont encore à leur début, tandis que pour les codex Askew et Bruce, elles sont à revoir à la lumière des progrès de nos connaissances depuis un siècle.

Les codices Askew et Bruce (MS Bruce 96) contiennent les deux premières collections d’écrits gnostiques coptes parvenues en occident.

Acquis entre 1746 et 1771 par Anthony Askew (1722‑1774), un médecin londonien bibliophile, le codex Askew se trouve aujourd’hui à la British Library (British Library Additional 5114). Datant vraisemblablement du milieu du IVe siècle, ses 356 pages en excellent état contiennent la version sahidique d’un texte plus ancien, initialement rédigé en grec, désigné couramment comme la Pistis Sophia. Divisé en quatre livres, il raconte en prenant appui sur les Écritures et sous la forme d’un dialogue entre Jésus, Marie-Madeleine et d’autres disciples, la chute, les châtiments, la repentance et la remontée de l’âme vers les plus hauts sommets du monde supérieur.

Acquis par l’explorateur et géographie écossais James Bruce (1730-1794) en janvier 1769 près de Thèbes, en Haute-Égypte, le codex Bruce est aujourd’hui préservé à la Bibliothèque bodléienne d’Oxford (MS Bruce 96). Le manuscrit renferme deux traités. Le premier est traditionnellement connu comme les « deux Livres de Iéou ». Ce texte incomplet de 96 pages met en scène un dialogue postrésurrectionnel entre Jésus et ses disciples, au cours duquel Jésus révèle la configuration des sphères célestes et donne les moyens nécessaires pour que les âmes puissent traverser ces mondes. Le second texte est un anépigraphe de 61 pages, lui aussi incomplet, connu en français sous le titre d’Anonyme de Bruce. Ce traité se présente comme une série d’hymnes détaillant les profondeurs du Premier Principe métaphysique. N’ayant peu ou pas d’affinités doctrinales avec les « deux Livres de Iéou » qui l’accompagnent dans le codex, l’Anonyme de Bruce est généralement considéré comme un témoin tardif des textes gnostiques dits « séthiens platonisants ». Dans cette catégorie moderne sont également rangés quatre traités de la collection de Nag Hammadi, à savoir Allogène, Zostrien, Les trois stèles de Seth et Marsanès. Ces derniers textes témoignent de la proximité entre la pensée gnostique chrétienne et la philosophie néoplatonicienne.

Conservé au Musée d’État de Berlin sous le numéro d’inventaire 8502 (P. Berolinensis 8502), le Berolinensis Gnosticus est un codex miniature (format de poche) dépourvu de reliure comportant 72 feuillets numérotés. Il a été acheté chez un antiquaire d’Akhmim (Panopolis) en Haute-Égypte par Reinhardt en 1896 et daterait de la fin IVe ou du début du Ve siècle. Il contient des versions coptes sahidiques de L’Évangile selon Marie, dont on a aussi des fragments grecs (P. Rylands 463 et P. Oxy. 3525) provenant de deux manuscrits différents ; l’Apocryphon de Jean, dont on a trois copies parmi les textes de Nag Hammadi (NH III, 1 ; NH II, 1 et IV, 1) ; la Sagesse de Jésus Christ, dont on a également un parallèle parmi les textes de Nag Hammadi (NH III, 3), réécriture, d’un autre texte conservé à Nag Hammadi en deux recensions différentes, intitulé Eugnoste le Bienheureux (NH III, 3 et V, 1) ; et enfin, l’Acte de Pierre, récit de la guérison de la fille de l’apôtre Pierre.

Évangile de Judas dommagesLe codex Tchacos, ainsi nommé d’après Frieda Nussberger Tchacos, qui en fit l’acquisition, aurait été découvert dans la région d’Al Minya, en Moyenne-Égypte, à la fin des années 1970. Il est conservé à la fondation Bodmer (Cologny/Genève); des fragments sont également conservés en Égypte. Son analyse codicologique révèle qu’on ne dispose en fait que d’un demi-codex. Il contient quatre textes en dialecte sahidique : ce sont la Lettre de Pierre à Philippe (p. 1-9) dont un autre témoin est déjà connu dans le codex VIII de Nag Hammadi, et un texte intitulé Jacques (p. 10-30), parallèle à la Première Apocalypse de Jacques du codex V de Nag Hammadi, l’Évangile de Judas (p. 32-58), un quatrième texte, dont le titre est perdu et qui n’est que partiellement conservé, auquel on a donné le titre de Livre d’Allogène (59-66), sans lien avec l’Allogène du codex XI de Nag Hammadi, et enfin, des fragments du Traité Hermétique XIII.

Références

Kasser, Rodolphe, Marvin Meyer, Gregor Wurst, François Gaudard, The Gospel of Judas together with the Letter of Peter to Philip, James, and a Book of Allogenes from Codex Tchacos, Washington, National Geographic Society, 2007.

Krosney, Herbert, Marvin Meyer, Gregor Wurst, « Preliminary Report on New Fragments of Codex Tchacos », Early Christianity 1, 2 (2010), p. 282-294.

Wurst, Gregor, « Weitere neue Fragmente aus Codex Tchacos zum „Buch des Allogenes“ un zu Corpus Hermeticum XIII », dans Enno Edzard Popkes, Gregor Wurst, Judasevangelium und Codex Tchacos. Studien zur religionsgeschichtlichen Verortung einer gnostischen Schriftsammlung, Tübingen, Mohr Siebeck, 2012, p. 1-12.

Tardieu, Michel, Jean-Daniel Dubois, Introduction à la littérature gnostique, Paris, Cerf/Éditions du C.N.R.S., coll. « Initiations au christianisme ancien », 1986.